Numérique et enjeux de société par Gilles Babinet

March 1st, 2017

Babel incarnée : de l’ambivalence qu’initie un nouveau monde

Article

Capture d’écran 2017-07-17 à 15.48.28Facebook : une entreprise qui cherche à permettre aux populations les plus pauvres d’accéder aux services numériques essentiels (avec son projet internet.org) ou encore à amener l’internet haut-débit dans les zones les plus reculées avec son projet de drone solaire Aquila. Facebook, une société à la pointe de la recherche dans l’intelligence artificielle (où travaille notamment le célèbre chercheur Yann LeCun), une entreprise qui a lourdement investi dans la réalité virtuelle (avec Oculus Rift). Facebook encore, lorsque Mark Zuckerberg annonce investir 3 milliards de dollars pour combattre les maladies infantiles les plus communes.

Facebook donc, entreprise démiurge et sans limites. Mais qu’est réellement Facebook?  Faut-il juger uniquement cette entreprise sous l’angle desa démesure ? Car en cela, elle n’est pas plus spécifique que Google – qui a indexé 30 mille milliards de pages internet ; Apple – dont le chiffre d’affaire est supérieur au PIB des Philippines ou de l’Egypte ; Alibaba – qui livre 1 milliards de colis tous les 2 jours ; et désormais de nombreuses autres. Certes Facebook pourrait être jugé sur la façon dont il permet de créer des profils publicitaires si ciblés qu’ils en deviennent intrusifs, ou encore sur sa volonté supposée de devenir l’internet à la place de l’internet en faisant tout ce qui est possible pour éviter que l’on ne « sorte » de sa plateforme pour aller papillonner ailleurs.

Mais à l’égard d’un réseau social de cette ampleur, il n’y a finalement qu’une sorte de question fondamentale : Facebook nous rapproche-t-il réellement de l’humanité en sens emphatique du terme ? Nous permet-il réellement de mieux comprendre l’autre, et donc nous-même ? Nous donne t’il les outils pour développer notre esprit critique ? Nous offre t-il une liberté accrue dans nos choix?

Récemment le site humoristique Garofi.fr titrait l’un de ses articles « un homme affirme avoir changé d’avis après un débat sur Facebook », tant il est vrai que le débat n’y est souvent qu’un défouloir. Là vient la première critique : Facebook ne reste qu’un outil, parfois propagateur des pires rumeurs, des théories du complots les plus insipides et il ne s’y construit que peu de débat « dialectique » au sens de l’échange permettant de révéler une forme de vérité consensuelle.

Pour l’instant, ces réseaux sociaux ont une nature fortement autistique : en structurant notre engagement, en le limitant à des interfaces qui, à l’échelle des capacités de perception humaine restent rudimentaires, ils obèrent une part significative des influx issus de la confrontation avec le « réel » tel qu’il était convenu de l’appeler.

Mais, au delà même des interactions entre humains, c’est des algorithmes dont nous sommes le jeu, qu’il conviendrait de s’inquiéter. Car ne nous y méprenons pas, en interagissant avec des machines désormais douées de pouvoirs dialectiques, l’humanité rentre dans sa 3ème phase anthropologique.

D’abord, fut l’homme préhistorique, un être d’émotion, façonné par un « cosmos de la nature, des saisons, dont le langage et donc la « dialectisation » du monde ne devait représenter qu’une faible part de ce qu’il en est advenu par la suite. Après justement, ce fut Summer ; l’invention de la Cité, de la civilisation telle que nous la connaissons : la normation du langage, l’émergence des codes religieux et des lois, l’apparition des techniques agricoles. Des environnements normatifs en grand nombre, des contraintes donc, permettant de vivre de façon pragmatique – ensemble – de délier le potentiel prométhéen de l’Homme, au travers de sa capacité analytique principalement.

6000 ans plus tard ; Facebook, en donnant une large part aux interactions algorithmiques – par exemple en choisissant ce que nous pouvons observer sur notre « mur » ou page principale – normalise à un stade sensiblement supérieur ce que peut être l’humanité. Facebook, et ses équivalents, conforment notre vision du monde, beaucoup plus que nous ne le pensons. Ils amplifient nos centres d’intérêt en observant les messages que nous apprécions et en en renforçant leurs présences sur notre page. Ils normalisent nos interactions avec les likes, les commentaires, les partages….

De l’immense diversité qui la caractérisait, de la part poétique et subconsciente que l’humanité exprimait dans l’art comme dans la guerre, Il risque de ne rester que des ersatzs, ceux d’une humanité hybridée, avant même de l’être par les technologies tranhumanistes, par les algorithmes. Une humanité qui, par delà la télévision, aura passé des milliers d’heures à s’essayer à la Loi du sucre : une boucle de rétroaction qui consiste à nous récompenser le plus vite possible en créant des stimuli agréables, en cherchant à nous éviter toute situation d’inconfort. Une Loi reposant sur un alliance d’interaction sociales dégradées et d’algorithmes.

Bien sûr il serait injuste de ne faire qu’un procès à charge de Facebook (et de l’ensemble des réseaux sociaux dans le même temps). Ceux-ci nous ouvrent un champ d’opportunité inégalé : là une jeune femme qui s’est épanouie après avoir rencontré un groupe de danseur de salsa, ici un passionné d’apiculture qui a perfectionné ses techniques, là encore quelqu’un qui aura rencontré sa moitié, et ainsi de suite. Car il faut le rappeler : ces technologies ont le pouvoir de nous augmenter, de créer des opportunités économiques, de nous faire vivre en meilleur santé… tout cela en accroissant les interactions pertinentes.

Mais si ces opportunités sont remarquables, et si l’adoption de ces réseaux est aussi inéluctable que l’est la révolution digitale, on ne doit omettre de rappeler combien le transhumanisme, qu’il soit numérique, algorythmique, biotechnologique, nous éloigne de ce que nous avons une fois été : une espèce qui disparaît plus vite que jamais et qui a probablement longtemps été beaucoup plus dominée par une nature émotionnelle, sensible, que nous ne pouvons l’imaginer.

 

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