Numérique et enjeux de société par Gilles Babinet

July 6th, 2014

Devenir décroissants à l’Ere numérique? Hypothèse

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Cela fait maintenant quarante ans que le corps politique se débat autour du mythe de la croissance. Telle soeur Anne du haut de sa tour, il scrute l’horizon économique à le recherche du moindre signe qui lui permettrait d’escompter des jours meilleurs qui, au fil des décennies, il faut le reconnaitre, se font de plus en plus rares.

Et si la croissance disparaissant pour de bon? Si elle ne revenait plus? 

Mais peut être est-ce le compteur qui n’est plus le bon. Que penser d’un compteur qui enregistre une forte croissance au Japon parce qu’il faut actuellement reconstruire toute la zone qui a été démolie par le tremblement de terre de Fukushima? Certes, il y a consommation de briques, de ciment, d’équipements en toutes sortes pour reconstruire, mais cela ne correspond en rien à un accroissement proportionnel du bien-être des japonais.

Mais il y a autre chose, plus structurel : dans notre économie, nous assistons de plus en plus à l’expression de ces gains d’opportunités permis par le numérique. Ainsi, la société californienne AirBnb, qui propose des services hôteliers chez l’habitant, a réussi à la prouesse de commercialiser chaque soir plus de nuits de sommeil à des voyageurs que l’ensemble de l’industrie de l’hôtellerie, et ceci sans avoir eu à construire un seul hôtel et sans réduire aucune la qualité des standards hoteliers. Au sens économique strict, il n’y a pas de création de valeur, mais plutôt destruction : les prix de AirBnb sont notoirement plus bas que ceux de l’industrie hôtelière ; sans même évoquer le fait qu’un nombre significatif de ces locations s’est fait à son détriment. Il s’agit donc plutôt d’un meilleure utilisation des infrastructures existantes : des lits et des chambres qui auparavant restaient vides. On pourrait reproduire l’exemple avec Blablacar, qui concurrence la SNCF et les acteurs traditionnels du transport en proposant une forme de “stop” par internet. Le voyageur recherche en ligne un automobiliste qui se rend dans une destination précise et qui est disposé à embarquer un ou plusieurs passagers, pour un forfait réduit. Là non plus, peu de création de valeur au sens de l’économie classique : sans doute une proportion des voyageurs n’auraient pas entrepris de voyager s’ils n’avaient pas eu d’alternative à la SNCF et à ses tarifs, mais pour d’autres, c’est l’opportunité d’une baisse de tarifs.  Là aussi, on constate un clair accroissement des gains d’opportunités.

Tout cela repose massivement sur la multitude et la donnée. Et cette dernière en particulier, en permettant une bien meilleure adéquation entre l’offre et la demande, en prédisant et quantifiant avec une précision jusque là inconnue change le modèle même de développement notre société. La croissance au sens du développement du Produit Intérieur Brut est remise en cause. La mesure de référence n’est plus celle de la somme des biens et des services produite par une société humaine, mais bien celle de la valeur d’usage de ceux-ci. En d’autres termes, ce qui compte ce n’est pas d’avoir des autoroutes à quatre voies, mais d’avoir des citoyens qui parviennent à se déplacer facilement : la diminution des inefficiences diminue d’autant la croissance. Le propos de l’économie du XXIeme siècle n’est pas d’avoir une production agricole florissante, mais plutôt d’avoir un ratio entre ce qui est produit et se qui se retrouve effectivement dans nos assiettes qui soit le plus élevé possible. ce n’est plus d’avoir des puissantes centrales électriques, mais d’avoir une utilisation rationnelle des réseaux et de l’énergie. On pourrait même extrapoler en affirmant que n’est pas d’avoir de nombreuses écoles avec de nombreux professeurs, c’est d’avoir des élèves qui réussissent à s’épanouir en accédant à une éducation de qualité (et plusieurs exemples montrent que la data y peut pour beaucoup). En ce sens, l’un des futurs possible que pourrait dessiner la big data semble très proche du projet politique des « décroissants »[1] et de certains intellectuels comme Joel de Rosnay ou Bernard Benhamou, qui considère que l’on peut produire de la richesse sans produire de déchets. Dans une telle société, la principale ressource serait la donnée : les équipements technologiques et les infrastructures seront contingents au monde de la data. On ne construirait plus une route de quatre voies pour espérer désenclaver un territoire, on optimiserait l’utilisation de la nationale et du chemin de fer, limitant ainsi l’utilisation impropre de ressources rares.

Disons-le tout fort : pour l’instant, un tel discours n’est pas encore acceptable dans le champs des idées politiques orthodoxes, tant est gravé dans les esprits de nos acteurs politiques que le fait d’accéder aux grandes infrastructures (universités, TGV, Hôpitaux, routes à quatre voies) détermine finalement notre bien être et leur succès électoral. C’est pourtant là où ce champs des idées politiques pourrait trouver à s’épanouir à nouveau : en changeant tout simplement de de paradigme et en nous proposant un nouveau plan de réflexion, dont les critères fondamentaux ne seraient tout simplement plus des ressources en apparences visibles et spectaculaires (immeubles, routes, etc.), mais plutôt des critères effectifs de bien-être et de développement, notamment durable.

L’incapacité de nos soit disant élites à repenser le monde autour de nouveaux paradigmes devient de moins en moins acceptable tant cela nous met chaque jour plus en danger. Songeons à ce propos qu’un marqueur visible de la société numérique, c’est sa capacité à concentrer des capitaux. Depuis le milieu des années quatre vingt et donc depuis le début de la synchronisation des marchés financiers à l’échelle de la planète (permise par le numérique), on assiste à une concentration impressionnante des capitaux, au détriment de la classe moyenne. Il est donc manifeste que la société vers laquelle nous nous dirigeons est plus inégalitaire : il est à craindre que l’absence de compréhension de l’origine de ces phénomènes par le monde politique ne fasse que les renforcer dans leur isolements et pendant ce temps… le navire tangue.

[1] Décroissance, Wikipedia : http://fr.wikipedia.org/wiki/D%C3%A9croissance_(%C3%A9conomie)

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