Numérique et enjeux de société par Gilles Babinet

October 25th, 2015

Du Boycott, de la régulation et… d’Uber

Compétitivité, Featured

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Appeler au boycott : ce n’est certes pas un acte innocent, mais ça n’en reste pas moins et avant tout un acte  citoyen, ainsi qu’un outil de coercition légal (du moins ça devrait) et individuel. On ne peux pas prêcher à longueur de journée l’importance de l’émergence d’une société civile active pour ne pas utiliser l’un de ses ressorts lorsque cela peut faire sens, plutôt qu’appeler à une régulation appropriée, qui a bien du mal à venir.
Certains pourrait objecter qu’Uber, en mettant en œuvre le “Sandwich Hollandais” ne fait rien d’autre que respecter la régulation qui est à sa disposition. Mais dans ce cas, En retour, on objecterait également que les consommateurs sont libres, eux, de juger que cette pratique est appropriée ou pas. En ce qui me concerne, je pense que celle-ci, additionnée aux déclarations enflammées de son fondateur, qui se réjouirait de la mort des taxis (ii) et dont en revanche la politique tarifaire des prix ne réjouit pas -c’est le moins qu’on puisse dire- les conducteurs de VTC dans de nombreuses zones, rendent cette compagnie à certains dont moi-même… indigeste.

Je suis par ailleurs étonné que, parmi les assez nombreuses commentaires, dont certains plutôt critiques que j’ai reçus, personne n’a relevé que j’avais par le passé soutenu UberPop.
Uberpop représentait alors à mes yeux une nouvelle forme de service (avec une concurrence encore très faible) qui aurait permis de créer 8000 emplois auprès de populations largement sans qualifications. Plutôt que de l’interdire, il aurait été opportun de chercher à permettre à ce type de service de se développer dans un cadre régulé ce qui, me semble t’il, n’a pas été envisagé. Le chômage dramatiquement élevé de ces jeunes sans qualifications aurait pourtant amplement justifié que l’on cherche à développer plutôt qu’interdire Uberpop et ses équivalents. C’est d’autant plus dommageable ce que service permettait d’accroître la mobilité de toute une classe sociale désargentée (les jeunes de banlieue pour ne pas les citer). Et à cet égard, il n’est pas abscons de penser qu’il y a un lien fort entre mobilité sociale et mobilité tout court.  En conséquence, au delà d’une entreprise, on a empêché là l’existence d’une innovation de service remarquable, au profit… des taxis.

D’une façon générale, la posture pertinente me semble consister à soutenir à tout prix l’innovation, technologique, de service, sociale… Les enjeux qui nous font face -démographie, environnement..- sont d’une telle ampleur que nous avons besoin de gains de productivité, et donc d’innovation. Ce qui semble donc donc problématique, c’est de freiner l’innovation (iii).

Boycotter ou appeler au boycott d’Uber relève toutefois d’une logique différente : dans le cas de ce type de service (un chauffeur avec un licence et une activité professionnelle déclarée de façon classique), le niveau de concurrence est suffisant pour que ce soit la concurrence elle-même qui maintienne un niveau satisfaisant d’innovation. Ainsi, en admettant que le boycott puisse être efficace, cela ne devrait pas freiner l’innovation, au contraire. Si l’on prend ainsi les opérations de boycotts tel qu’on en a observé aux Etats-Unis (Nike par exemple) ceux-ci ont permis d’accroître la performance sociale des entreprises concernées de façon significative et même, de rendre parfois tout un secteur vertueux, comme le sont à présent les grandes marques de chaussures de sports. Celles-ci sont désormais des entreprises emblématiques en termes de pratiques sociales vis à vis de leurs employés et sous-traitants.

On pourrait ajouter de, du fait d’une fiscalité particulièrement avantageuse, Uber dispose d’un “avantage compétitif inéquitable”, dans la mesure où la plupart de ses concurrents d’origine locale ne disposent pas de l’ingénierie fiscale qui leur permettrait de mettre en place un sandwich hollandais, ou n’ont tout simplement pas souhaité le faire. C’est aussi ça qu’il semblerait pouvoir justifier de favoriser d’autres VTC, plus respectueux de la fiscalité locale. Il serait donc problématique de voir une société gagner non pas parce qu’elle est la plus innovante, mais bien parce qu’elle est la plus financée (un principe générique du marché) et surtout et par dessus le marché parce qu’elle est la plus “performante” fiscalement.

Rappelons enfin que les start-ups ne représentent pas une fin en soit auxquelles il conviendrait de tout abdiquer  pour leur meilleur bien, quel que soit l’effet de mode qu’elles représentent. Tout aussi fantastiques que soient leurs développements, elles ne sont qu’une des facettes de nos sociétés. Ce à quoi doivent concourir la régulation et l’action de la société civile, c’est à une société harmonieuse. Et à ce titre, il n’y a aucune raison de laisser pense que s’en prendre à l’une d’entre elle soit un crime de lèse majesté, et qu’il n’y aurait que l’incurie du régulateur à blâmer.
Pour ce qui est des taxis, aucun doute qu’ils auraient pu et du se réformer. Certains l’ont fait. Uber n’a aucun succès à Singapour, au Japon et dans de nombreux autres endroits où la qualité de service des taxis est telle que la société de M. Talanick n’y est d’aucune utilité. Nul doute que c’est loin d’être le cas en France.

(i) les travaux de l’OCDE dits BEPS sont censés remédier aux distorsions économiques que génèrent la virtualisation de l’économie. Au plus tôt BEPS pourrait entrer partiellement en vigueur en 2018 ou 2019. L’argument qui consiste à dire que c’est à la régulation de s’adapter, légitime sur le fond, n’en reste pas moins un problème entier dans le cadre d’un économie dont l’évolution se fait si rapidement que trois ans représenteraient ailleurs trois décennies. 

(ii) “Nous sommes engagés dans une bataille politique. Notre adversaire est un connard, qui s’appelle Taxi. Personne ne l’aime, personne n’aime ce qu’il fait mais il est tellement impliqué dans les rouages politiques que beaucoup de personnes lui doivent des faveurs”. Si tout laisse à croire que la transition schumpéterienne ne sera pas une promenade d’agrément, il n’y a aucune raison de se réjouir de la disparition brutale des taxis, dont les syndicats professionnels et directeurs de grosses centrales sont plus à blâmer que ces catégories de personnels aux niveaux de qualifications limités.

(iii) A cet égard, il est inquiétant de voir des acteurs vouloir attendre une taille globale le plus vite possible parce qu’ils savent qu’ils seront mieux à même de faire valoir efficacement leur lobbying auprès des grandes institutions de régulation. On pourrait aussi appeler au boycott des GAFA, ce qui serait assez logique. Toutefois, il faut noter que ceux-ci essayent dans une certaine mesure de créer des externalités positives : Apple en rapatriant la fabrication de ses machines aux USA, Google et Facebook en accélérant la décentralisation de ses centres de recherche. Et ces trois sociétés en participants aux travaux de BEPS. Celles-ci, depuis longtemps sous le feu des critiques, sont de plus en plus amenées à aménager leurs modèles fiscaux. Amazon est dans une situation plus ambigüe car paraissant cumuler pratiques sociales contestables avec optimisation fiscale. 

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