Numérique et enjeux de société par Gilles Babinet

July 15th, 2016

Guy Standing “Une politique de précariat”

Article

Les trois dernières décennies ont vu la construction d’un système de marché mondial dominé par le capital financier et porté par une idéologie néo-libérale animée d’un projet de libéralisation des marchés et de recherche de « compétitivité » nationale. Durant cette période, deux milliards d’êtres humains ont rejoint, essentiellement dans les pays à bas salaires, le marché mondial du travail, orientant ainsi à la baisse les salaires réels du monde industrialisé. Les gouvernements ont réagi en s’efforçant de rendre leurs pays plus « compétitifs » et leurs marchés du travail plus flexibles. Les gouvernements français et italien ne sont que les derniers à poursuivre ces politiques. Pourtant, alors qu’ils rendent les emplois plus précaires et les salaires plus variables, ils ne proposent rien en termes de contrepartie, à part brandir l’affirmation non prouvée que les réformes favoriseront l’emploi. Dans le même temps, les technologies de l’information et la robotique ont facilité la délocalisation de la production et de l’emploi, accroissant les pouvoirs du capital et accentuant la pression baissière sur les salaires et les profits. Aux Etats-Unis, en Allemagne, en France, au Royaume-Uni et ailleurs, les salaires stagnent depuis trois décennies. Globalement, la part de revenu allant au travail s’est réduite tandis que celle qui va au capital s’est accrue. Mais c’est la part revenant aux « rentes » – les revenus des actifs et de la propriété, dont la propriété intellectuelle – qui a le plus augmenté. Nous sommes entrés dans l’ère du « capitalisme de rente ». Les travailleurs ne profitent plus des fruits de la croissance économique. Les salaires réels vont continuer à stagner. Dans des pays comme la Grande-Bretagne ou l’Espagne, la hausse de l’emploi s’est accompagnée d’une baisse des salaires moyens, principalement parce que les nouveaux emplois sont moins bien rémunérés. Parallèlement, émerge une nouvelle structure mondiale de classe. A son sommet, on trouve une ploutocratie de milliardaires, secondée par une élite qui perçoit l’essentiel de ses revenus du capital. En dessous, on trouve le « salariat » – un nombre de plus en plus restreint d’emplois stables à plein-temps assortis de bonnes retraites, de la sécurité de l’emploi et d’avantages liés à la fonction. A côté d’eux, on trouve ce que j’ai appelé des « proficiens » (professionnels et techniciens), c’est-à-dire des gens techniquement qualifiés qui opèrent sous contrat dans l’économie collaborative (« gig economy »). Encore en dessous, on retrouve le vieux prolétariat. Les Etats-providence, les partis socialistes et travaillistes ainsi que les syndicats ouvriers ont été construits par et pour ce groupe. Mais leur importance numérique décroît et leur poids politique diminue.

PERTE DE DROITS

En dessous des prolétaires, une nouvelle classe a fait son apparition, le prolétariat précaire, ou « précariat ». Ceux qui appartiennent à cette classe enchaînent les petits boulots temporaires, les stages de formation, les contrats à court terme, les contrats zéro heure, les emplois pseudo-indépendants, etc. Ils ne peuvent enrichir leur vie d’aucun « récit », qu’il soit d’entreprise ou professionnel.

Ce phénomène est accentué par des plates-formes comme Uber ou Handy, qui sont en train de créer une économie de « conciergerie », tandis qu’Amazon Mechanical Turk, Upwork et d’autres marchés de micro-tâches en ligne tirent avantage d’un gisement d’emplois mondial qui pousse les salaires de tous vers le bas. Les personnes appartenant au précariat doivent par ailleurs effectuer un gros travail non rémunéré autour de l’emploi : solliciter en permanence une embauche, multiplier les formations, surfer sans relâche sur les réseaux, faire la queue et remplir d’innombrables formulaires pour obtenir des allocations publiques. Ce précariat dépend en majeure partie de salaires nominaux orientés à la baisse, volatils et imprévisibles, et se trouve privé d’avantages non salariaux tels que les congés payés, les congés maladie et les retraites, flirtant en permanence avec un endettement insoutenable. Pour la première fois dans l’histoire, des millions de personnes, qui sont théoriquement des citoyens, perdent ainsi certains droits définissant leur citoyenneté, dont l’accès aux allocations publiques fondées sur ces droits. Ils sont devenus des quémandeurs. Le précariat est en progression partout. Mais il est lui-même divisé en trois catégories. La première est issue des vieilles communautés ouvrières, et a tendance à prêter l’oreille aux politiciens populistes d’extrême droite, qui jouent sur leurs peurs et leur insécurité en pointant du doigt la deuxième catégorie, les migrants et les minorités.

La troisième rassemble des personnes éduquées, le plus souvent jeunes, qui sortent de l’université en réalisant qu’on leur a vendu très cher un ticket de loterie de moins en moins capable de leur ouvrir une carrière.

Ce groupe rêve d’utopie et d’une nouvelle politique progressiste que ne leur proposent plus les vieux partis sociaux-démocrates. La première catégorie soutient Donald Trump aux Etats-Unis, Marine Le Pen en France, l’UKIP et l’extrême droite conservatrice en Grande-Bretagne. La deuxième se sent impuissante et amère. La troisième s’est éloignée des partis, mais s’est récemment mobilisée pour des personnalités comme Bernie Sanders aux Etats-Unis et Jeremy Corbyn au Royaume-Uni. A moins de réduire l’insécurité et les inégalités générées par les tendances du marché du travail, le glissement vers des politiques populistes va s’accentuer, en France et ailleurs. Le précariat est anxieux, dépourvu d’objectifs et en colère. A moins qu’on ne lui procure une certaine sécurité économique, qui à mes yeux devrait prendre la forme d’un revenu de base universel, nous nous dirigeons tout droit vers la politique de l’enfer.

Guy Standing est cofondateur du Basic Income Earth Network,et professeur d’économie  à la School of Oriental  and African Studies  de l’université de Londres

(Traduit de l’anglais par Gilles Berton). Cet article est basé sur l’intervention qu’il a prononcée, le 2 juillet, aux Rencontres économiques d’Aix-en-Provence. ¶

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