Numérique et enjeux de société par Gilles Babinet

April 26th, 2014

Le numérique : la fin du système de santé publique?

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MAJ : HealthKit de Apple vient d’être annoncé. plus qu’une nouvelle fonctionnalité, cet article évoque le fait que cette nouvelle orientation stratégique de Apple puisse rapidement mettre à mal les systèmes de santé publique de nombreux pays. 

C’est plus qu’une hypothèse : il suffit de se rendre dans un service d’urgence pour en faire le constat. La qualité de notre médecine ne cesse de se dégrader. De déremboursement en déremboursement, les classes précaires ne parviennent plus à se soigner convenablement. En conséquence, elles se rendent aux urgences, où seul le ticket modérateur leur est dû, pour des services qui restent malgré tout d’assez bonne qualité.

Pour autant, la santé française et occidentale ne se porte pas au mieux. On observe sur certaines catégories sociales une diminution de la durée de vie en bonne santé ; une première depuis l’émergence de la médecine moderne. De nombreux signes montrent que le système est à bout de souffle. Malgré des budgets de plus en plus importants, la qualité ne suit pas. La France dépense près de 12% du PIB dans son système de santé -270 milliards- une somme à rapprocher à ce que lui coûte son Etat qui est de 360 milliards. La seule différence entre l’état et le système de santé c’est que l’un n’augmente que de 0,8% par an (soit moins que l’inflation) tandis que l’autre augmente de 4% par an ; une augmentation tout simplement insoutenable sur le long terme, surtout lorsque l’on sait que la croissance économique n’est que rarement supérieure à 1%.

Pas de nouvelle stratégie de santé

Quoi qu’on en dise, les perspectives de réformes sont faibles ; elle concernent plus le déremboursement de médicaments -une bonne chose lorsque l’on sait que la france rembourse environ 2700 médicaments, pour une moyenne de 500 dans l’OCDE- et de certains actes, qu’une modification structurelle de fond. Le projet de Dossier Medical Personalisé est à l’arrêt et tout au plus encourage t’on du bout des lèvres l’hospitalisation à domicile, moyen de désengorger des hôpitaux de plus en plus mobilisés.

La perspective n’est pas joyeuse : avec un vieillissement de la population accéléré, les besoins sont immenses et le financement de la “solidarité” est loin d’être assuré. Certaines études évoquent un coût -supplémentaire- de 6% du PIB pour le grand âge à partir de 2040. Un montant insupportable pour un modèle social qui craque déjà de partout.

En réalité, l’hypothèse la plus probable est que nous allons assister à un modification forte des usages en matière de santé. Non parce qu’il serait impossible de le faire fonctionner correctement, mais plutôt du fait que l’incapacité de ses responsables à le repenser entièrement est en soit la meilleure manière de le rendre plus dispensable. Celui-ci pourrait parvenir à continuer à livrer des prestations décentes… mais il pourrait tout aussi bien être devenu tellement obsolète face aux progrès de la médecine numérique.

Une hypothèse que l’on ne peut écarter d’un revers de la main serait que l’on arrive à des services en ligne de diagnostics et de suivis qui soient sensiblement plus efficaces que ceux disponibles par le biais de la médecine officielle. Qu’il s’agisse de dispositifs utilisant des capteurs ou mettant en œuvre des stratégies d’analyse de données, il y a peu de doutes sur le fait que ceux-ci pourront à brève échéance nous prévenir de l’imminence de toutes sortes de maladies. Sceptique? Des scientifiques américains, travaillant en partenariat avec le Bellevue Hospital de New York cherchent à prédire la survenance de pathologies légères (rhume et grippe par exemple) de façon individuelle en n’utilisant que les réseaux sociaux ! Le fait d’observer le comportement des gens permet en effet de détecter des états de fatigue ; le premier moment où les gens utilisent leur mobile, leur vitesse de frappe, le type d’information qu’ils consultent, ou écrivent, qui sont autant d’indices potentiellement significatifs. Et si l’on ajoute à cela la possibilité de collecter un grand nombre de données en permanence là où notre médecin de famille ne peut nous prendre le pouls et la tension qu’une à deux fois par an, on conçoit facilement qu’un monde est en train de basculer.

Si rien n’est fait, la probabilité de voir des gens arriver chez leurs médecins uniquement afin de leur demander de leur rédiger une prescription médicale que leur service numérique de santé aurait concocté, est plus qu’importante. Toutes les régulations, tentatives d’amélioration à la marge, travaux sur les données médicales se verraient alors anéantis par une chose inattendue : une médecine hors du monde de la médecine, de grande efficacité, mais n’utilisant que marginalement les moyens considérables que nous y consacrons collectivement.

Cette crainte n’est pas de la science-fiction. Tout concours à ce que ces dispositifs émergent d’ici deux à trois ans, peut-être moins. Nos politiques publiques de santé, le conservatisme inexplicable des régulateurs à l’égard des possibilités d’usages des données médicales, seront alors désuètes et les remèdes que l’on évoque régulièrement à l’égard des disfonctionnements du système de santé auront alors l’allure d’initiatives ridicules tant leurs portés sembleront alors sous-dimensionnées.

  • Yvon le Flohic

    Bonsoir, je n ‘adhère pas ni à l analyse économique, ni à l impact prévisible des data de santé.

    Un constat tout d’abord, le soin est un cout, mais également une richesse : la production de soin est un élément non négligeable de la croissance que l’on peut attendre dans le domaine des services, qui sont nettement sous développés dans notre pays, et dont le rattrapage est une des options regardable si l’on souhaite renouer avec un PIB décent (diagnostique OCDE) . Tout ou presque reste à faire dans le domaine du maintien à domicile, et ce ne sont pas des emplois délocalisables…..

    L’inorganisation chronique et structurelle de notre systême de soin , dans la production mais aussi dans notre systême d assurance est une des causes majeures de pertes de qualité et de pertes financières ; sans m ‘étendre sur la question, on peut conseiller la consultation du rapport de l oms sur les soins primaires de santé : http://www.who.int/whr/2008/en/ , la lecture de la cour des comptes, le dernier rapport parlementaire sur le recours aux urgences (Colombier).

    Mais on peut dès a présent constater que les USA consomment près de 20% de leur PIB qui est tout de même 7 fois celui de la France pour la santé et que celà ne les a pas étouffé : la question de la limite de ce qu ‘un pays peut dépenser pour la santé est complexe. L’élasticité de consommation des bien de santé en fait un bien “supérieur” et l’organisation d’une demande solvable toujours plus importante (sans bénéfice social ou individuel de santé) est un “marqueur” de politique de santé ; ce qui veut aussi dire qu’on peut faire dépenser beaucoup à une clientèle solvable, dans des pseudo innovation médicamenteuses ou technologiques sans intérêt médical.

    Ceci dit, et pour ce qu ‘il en est de l ‘intérêt médical des data de santé dans une utilisation à but individuel (versus exploitation des big data a visée collective) , il est effectivement possible que le traçage de certains paramètres fournisse des indications , des tendances, voire des alertes ; je pense en particulier à l’ IA et à deepmind ; encore faudra t il savoir les interpréter en fonction d ‘un tableau clinique, d une personne, d ‘une histoire pathologique, et je doute fort qu’on puisse avant un certain temps , faire l’économie de “l homme de l art” ; même en supposant que le diagnostique et que le traitement préconisé soit le bon, il faut encore gérer ce traitement, ses effets secondaires, l adapter à la personne, à son environnement…..(cf primary care).

    La question de l ‘accès a certains progrès médicaux reste entière, mais pour le moment assez peu en France ; ce qui l est beaucoup plus dans notre pays, c est l accès au soin primaire de santé, à la prévention (definition de la médecine Wonca : http://www.woncaeurope.org/)

    cordialement

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