Numérique et enjeux de société par Gilles Babinet

December 21st, 2013

Le numérique est-il vraiment schumpétérien?

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C’est une question. Une vraie question ; et celle-ci n’est pas uniquement posée par les adeptes de la démondialisation. Aux états-Unis, beaucoup d’économistes s’étonnent d’un redémarrage de l’économie qui crée trois fois moins d’emplois qu’elle aurait du en créer dans un modèle d’économie keynésienne, comme cela a pu être observé lors des redémarrages d’après crises précédents.

Aujourd’hui, l’économie américaine met au travail environ le même nombre d’emplois que juste avant la crise de 2008, alors que le PIB de la nation était de 10% inférieur.

Tous ces économistes s’interrogent sur l’origine de cette croissance sans emploi. Larry Summers, qui ne peut pas être qualifié de gauchiste, a récemment mis en garde sur les déséquilibres accrus entre les hypers-riches qui croisent au détriment de la classe moyenne et le développement d’une classe pauvre  telle qu’on en avait pas vu depuis longtemps aux USA.

En réalité, l’économie du XXIème siècle paraît accroitre les inégalités à défaut de les réduire, aujourd’hui, 40% des américains vivent désormais avec 4% du PIB, en accroissement de significatif d’année en année, et rien ne semble laisser penser que cette tendance puisse s’inverser (i).

Peut-être  faut-il se poser la question de savoir quels sont les fondements sociaux de cette ère économique dans laquelle nous rentrons. Depuis 2009, les gains de productivité américains semblent être historiquement parmi les plus élevés de l’histoire économique connue. Or, chacun sait que les Etats-Unis sont l’une des zones les plus avancées en matière de révolution numérique. Les entreprises les plus importantes de ce secteurs s’y trouvent. Et ces entreprises, basées sur un paradigme économique d’un nouveau genre, parviennent à générer des niveaux impressionnants de productivité avec un nombre remarquablement réduit d’emplois. Les trésoreries sont florissantes, les cours en bourse aussi et elles ne cessent de se développer.

Imaginons un instant le monde tel qu’il pourrait être dans 10 ans (ii). Ce type d’entreprises aurait alors contaminé le monde entier ; les gains de productivité auraient massivement atteint le secteur des services (qui représente 80% de l’emploi). Il n’est pas impossible que l’on serait alors rentré dans une ère de disparition de l’emploi, une ère de suprématie de la machine et des plateformes numériques.

Le vrai inconvénient de ce modèle est qu’il s’oppose à l’économie schumpéterienne post néo-classique dans laquelle on peut observer que  le Fordisme, et même l’automatisation, créaient des emplois de façon massive et convenablement payés.

Faute de nous interroger collectivement sur le type de modèle que nous souhaitons voir émerger, nous pourrions recréer, à une échelle beaucoup plus importante, une “économie des 200 familles » telle qu’il en existait au XIXème siècle. Une économie où les capitalistes de l’économie numérique vont accélérer leurs capacités à s’accaparer d’une part grandissante des richesses de l’humanité. Comme l’indiquait Larry Summers, l’économie sera alors condamnée à une croissance très faible, dans la mesure où il n’y aura plus de travailleurs payés, donc plus de classe moyenne et par conséquent plus de consommateurs. Aussi brutalement que cela, c’est l’un des aspects du monde que nous pourrions être en train de construire.

Si on tire les traits, il n’y a pas d’autre alternative que le bain de sang ou la révolution. A la fin du modèle, contraindre les hypers riches à redistribuer aux hypers pauvres (sauf pour ceux qui croient encore aux théories du ruissellement, issues de la catégorie pensée magique en ce qui me concerne) parait naïf et inconséquent. Une alternative toutefois serait de faciliter et d’accélérer l’émergence de l’Economie Ouverte ; celle de la multitude, de l’open-source, de la collaboration, des fablabs, de la cocréation, etc. C’est une force déjà puissante est sans doute la seule à même d’éviter les concentrations de capitaux. Dans cette économie, le consommateur est également producteur, ce qui ne sera bientôt plus le cas dans le modèle dans lequel nous vivons. En particulier, le fait que les moyens de production puissent être largement partagés -y compris des moyens de production énergétiques- est en soit potentiellement un facteur qui n’a pratiquement pas été abordé par la théorie économique, autrement que par le marxisme et encore, dans une perspective très différente.

Il est amusant donc de considérer que ce marxisme, que l’on croyait relégué aux oubliettes de l’histoire, pourrait au XXIème siècle, faire un retour remarqué et même plus, nous offrir à nouveau le spectacle d’une nouvelle lutte entre le capital et l’individu ; mais cette fois-ci sous une forme différente, une forme qui verrait l’entrepreneur et l’initiative personnelle  s’opposer à la puissance du capital.

(i) les gains de productivité ramenés aux salaires distribués… Où va le surcroît de richesse créé?

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(ii) voir également, “10 déclining industries in America

Voir enfin et surtout 😉 mon livre “L’Ere Numérique” chez Le Passeur, qui traite largement de ce sujet.

 

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  • Sébastien Pissavy

    Gilles, finalement vous formez l’hypothèse que les entreprises du numérique détruisent la société, rien que ça. Et comme remède, vous voyez “Economie Ouverte ; celle de la multitude, de l’open-source, de la collaboration, des fablabs, de la cocréation, etc. “. Mais qu’est-ce que l’économie ouverte, si ce n’est une partie de l’économie numérique ?
    Bref, le numérique peut être la meilleure ou la pire des choses, tout dépend de ce qu’on en fait. Ca peut être l’évasion fiscale d’Amazon ou Google, mais ça peut être aussi des milliers de projets qui n’auraient jamais pu voir le jour sans le crowdfunding, lequel n’aurait jamais existé sans le web.

    • Gilles Babinet

      Pour autant je pense que nous devrions accélérer notre mue vers le numérique car à défaut d’en être acteurs, nous n’en serons que plus vassaux de ceux qui maitrisent la technologie des plateformes. Par ailleurs, il n’y a pas de fatalité : lorsque l’on crée des richesses de façon accrue, on peut aussi prévoir qu’il soit possible de les distribuer de façon efficace, pour ne pas parler d’équitable. Ceci nécessite cependant que l’on se pense sérieusement sur le fonctionnement de ces modèles et que l’on cesse de penser en termes néoclassique, de flux et de stocks.

      • Sébastien Pissavy

        Effectivement merci de cette clarification et conclusion optimiste 🙂

    • Gilles Babinet

      On est d’accord. Le point important c’est que le modèle ‘n’est pas linéaire. Il possède des points de rupture et c’est cela qui n’est généralement pas perçu. Toute comparaison avec la mécanisation de la classe paysanne, qui déséquilibrera le fonctionnement de nombreux pays au XIXème siècle n’est pas forcément fortuite 😉

  • Simon Sarazin

    En effet, avec l’économie ouverte et contributive, nous sommes en train de redonner des moyens de production à tous. C’est lent, mais ça arrive grâce à l’augmentation des biens communs à disposition (cf github.com, thingiverse, etc..). Je ne sais pas si Schumpeter imaginait que l’on mettrait en place ces outils de partage. Et si c’est arrivé, c’est en partie grâce aux licences libres et à Internet qui a été pensé comme un réseau décentralisé basé sur un protocole ouvert.

    La perte d’emploi pourrait être un bon signe si elle signifie la généralisation de cette approche du libre. Si l’on reprend l’exemple de wikipedia, c’est permettre un accès libre au monde entier à cette encyclopédie, à la fois en tant que contributeur ou utilisateur. Transformer de l’emploi en activité de contributeurs, pourquoi pas si cela permet de rendre accessible beaucoup plus de choses, tout en favorisant la productivité passionnée… Reste que pour que cette économie ouverte se généralise, il faudra sans doute un outil monétaire adapté qui permette à ces contributeurs de vivre, surtout pendant la transition vers cette économie de l’abondance de communs… Quelque chose qui repense la distribution de la monnaie sans passer obligatoirement par l’emploi, l’emprunt ou l’aide sociale culpabilisante (en France le RSA, le Chômage, la Caf). Car sans du temps libre à produire du bien commun, nous risquons de nous diriger vers une concentration de plus en plus forte des richesses par ceux qui vont s’accaparer la valeur permise par ces outils numérique. Un peu comme si Internet avait été pensé par une seule entreprise qui ramasserait aujourd’hui l’argent des milliards d’utilisateurs sans jamais le reverser ni par l’emploi, ni par l’état. Pour répondre, l’exemple de Bitcoin nous donne quelques pistes, mais Bitcoin est mal pensé (http://ouishare.net/fr/2013/07/game-over-bitcoin-monnaie-virtuelle/). OpenUDC, qui se défini comme une monnaie libre semble beaucoup plus prometteur, en introduisant de fait un revenu de base (chacun reçoit autant dans l’espace et dans le temps). Le projet Gittip.com est aussi particulièrement intéressant. D’une part parce qu’il se défini comme la première entreprise ouverte (http://blog.gittip.com/post/26350459746/the-first-open-company). D’autre part, parce que le service proposé permet de donner de l’argent à des projets et des personnes, et permet aux contributeurs aux projets de choisir eux-mêmes combien il prendront de rémunération. En attendant un nouveau fonctionnement de la monnaie, c’est un outil parfait pour contribuer au développement des biens communs…. Vous pouvez d’ailleurs donner à OpenUdc pour contribuer au développement du projet (https://www.gittip.com/OpenUDC/). Un projet qui mérite d’être soutenu tant il pourrait apporter de solutions aux problématiques actuelles. Rien que l’expérimentation autour de ces sujets est utile si l’on ne souhaite pas être dépassé par des monnaies spéculatives à la Bitcoin.

    Si l’on reprend Schumpeter, on ne devrait plus parler de destruction créative mais de la créativité contributive, basée sur de plus en plus de biens communs qui s’enrichissent pas à pas. Il n’y a pas d’intérêt à détruire Wikipédia ou Gittip par un nouveau produit concurrent. Ce sont déjà des biens communs libres et ouvert à tous, fournissant un service de qualité qui est le moins cher possible. Par contre, il y a un intérêt à améliorer chaque jour ces biens communs avec les nouvelles solutions apportées par la libération d’autres biens communs. Et donc emmener les actuelles communautés vers ces nouvelles solutions. Un beau moyen d’éviter de détruire l’investissement de ces milliers de personnes dans leurs projets. A l’inverse des logiques actuelles qui détruisent par cette “destruction créative” le désir investi par les travailleurs dans leurs entreprises pendant des dizaines d’années. C’est ainsi que le système Debian/GNU/Linux ne cesse d’être amélioré depuis plus de 20 ans sans passer par l’étape “destruction créative”… Pour en savoir plus sur cette économie contributive, une vidéo de 9 mn reprise du travail d’Arts Industrialis : https://www.youtube.com/watch?v=ryCeTeAbYAA. Autre intérêt, cette économie contributive permet à travers sont fonctionnement de relancer le désir que l’économie capitaliste a tendance à transformer en pulsions (http://arsindustrialis.org/d%C3%A9sir). Nous retrouvons aussi le vrai sens du mot économie (la gestion des communs de la maison)…

    • Gilles Babinet

      Merci pour cette contribution de qualité ! je vais relire tout cela à tête reposée. Et regarder votre petite video. Comme vous l’évoquez il reste beaucoup de question en suspens. L’aspect monétariste de l’économie contributive est effectivement un point important et je tacherai d’y revenir un de ces jours, voir d’en faire l’un des sujets de l’évènement “on refait le monde” que j’organise une fois par mois le dimanche à la Gaité Lyrique”…

  • mariedjib

    Sur la question du marxisme évoquée à la fin de l’article. La propriété privée des moyens de production n’est qu’une partie de la question de ce que l’on appelle les rapports sociaux capitalistes : c’est parce qu’ils possèdent les moyens de production que les capitalistes contraignent les autres êtres humains à vendre leur force de travail pour vivre (salaire = nécessaire à la reproduction de la force de travail). Dans le système de production qui se dessine, la question de produire ses moyens de vivre est toujours posée. Les “contributeurs libres de Wikipédia” (grosse illusion sur la nature réelle des rapports sociaux de Wikimédia Fondation) comme tous les êtres humains doivent avoir les moyens de vivre, manger, élever leurs enfants. Et actuellement, ce sont surtout des gens des classes moyennes qui y contribuent, aussi parce qu’ils ont un salaire par ailleurs.
    Alors, on voit apparaître les théories marxistes : si le travail est de plus en plus social, les moyens de vivre doivent aussi être socialisés : Bernard Friot en France a réfléchi de façon intéressante sur ce point, avec un salaire de base de TOUS dès 18 ans, qu’on veuille rester sans emploi ou non. Chacun travaillerait selon ses capacités et ses désirs, (y compris en temps) et les travaux non choisis par des gens seraient accomplis de façon tournante obligatoire. Ici, on rejoint clairement le principe posé par Marx dans le Manifeste : on ne travaille plus par besoin (les besoins de base sont satisfaits) mais par plaisir. Et c’est effectivement ce qui se passe dans les communautés Internet : je suis retraitée par exemple (j’ai un revenu) et je travaille “gratuitement” environ 10 h par jour et par plaisir.

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  • Olivier BAZIRE

    La grégarité de l’humanité n’est plus à démontrer : marchés financiers, sport, musique et évidemment…commerce !

    L’effet démultiplicateur d’un produit/service se met donc en marche à partir d’un certain seuil de notoriété. Ensuite, plus le coût variable est faible par rapport aux coûts fixes et plus la marge nette progresse vite. La rentabilité progresse alors au rythme de la croissance du CA x la croissance de la marge nette.

    Dans le numérique, la marge brute étant quasiment de 100 %, la valeur d’une boite a une croissance exponentielle… et le nombre d’employés, une croissance logarithmique !

    Le monopole (ou au mieux, l’oligopole) est donc quasiment la règle dans cette économie puisque dès qu’un acteur a atteint la taille critique en premier, l’effet booster laisse non seulement ses concurrents sur place mais en plus relève le niveau de la taille critique (qui ne sera donc atteinte que par très peu de concurrents).

    Parallèlement, ce qu’on appelle la scalabilité en informatrique, permet de répliquer à grande échelle des gains de productivités importants. L’impression 3D est vraisemblablement la matérialisation de ce phénomène. Elle permet une localisation forte de la production.

    On arrive donc à une centralisation de l’information (et donc du commerçant au sens large) et une décentralisation de la production. Le hub n’est donc plus matériel mais informationnel.

    Je serais logisticien ou commerçant local, je commencerais à me former à autre chose…

    Finalement, 2 marchés vont émerger : ceux qui vont s’occuper des machines et ceux qui vont
    s’occuper des hommes.

    La création de valeur matérielle sera faite par les premiers, peu nombreux, et la création de valeur psychologique par les seconds, beaucoup plus nombreux. Il va donc falloir organiser le déversement de valeur des premiers vers les seconds puisque les besoins primaires sont matériels (et donc, comme leur nom l’indique, couverts en priorité). A part faire en sorte que les seconds soient actionnaires des premiers, je ne vois pas de solution (ce qui n’est en rien la preuve qu’il n’y en a pas !).

    On va donc maintenant comprendre pourquoi tant de jeunes vont en fac de psychologie/sociologie : des visionnaires je vous dis ! 😉

    • Regine LRY

      Zuckerberg a fait psycho à Harvard…il n’y a donc pas deux mais trois hommes ou femmes: celui de la techno, celui de la socio psycho, et surtout celui de l’interface qui fait que nous avons envie d’utiliser tout ça au quotidien: le designer…qui prend le pouvoir sur l’ingénieur….en transformant de la transaction/du process en “entertainment” expérience agréable et addictive synonyme de plaisir… : élément clé de la révolution numérique !!

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