Numérique et enjeux de société par Gilles Babinet

March 14th, 2019

“Il faut agir pour réguler les Gafa, sinon ça finira mal pour les Etats”

Article, Featured

Le nouvel Obs – Février 2019 

Les Etats nations, ceux qui régulent nos vies depuis le 17ème siècle, sont-ils solubles dans la technologie ? Les plateformes numériques sont-elles plus fortes que des siècles de gouvernements « verticaux », dirigeants la masse des citoyens depuis le sommet ?  Pour l’entrepreneur Gilles Babinet, premier président en 2011 du conseil national du numérique, conseiller à Bruxelles sur ces questions et passionné de sciences économiques et chercheur, un changement radical est en train de se produire : les monstres enfants par la Silicon valley sont en train de devenir plus riches – par leurs profits et leur capitalisation boursière- que la plupart des Etats de la terre. Ils sont aussi culturellement en train de pousser leur vision de la société, fortement teintée d’individualisme et de pensée libertarienne, anti Etat. Ils refusent de payer des impôts ou de participer à la vie collective des nations, ils imposent leur propre agenda au reste de la terre et personne n’est arrivé pour le moment à les contrôler. Gilles Babinet a publié son analyse sur « la fin des Etats nation » pour l’institut Montaigne. Il nous explique sa vision.

Par Claude Soula 

L’obs : comment en arrive t-on à penser que des entreprises peuvent prendre le pouvoir sur des Etats dotés d’une armé, d’une police, d’un arsenal législatif…

Gilles Babinet : J’ai d’abord été frappé en observant quelques faits symboliques.  Des organismes privés qui désobéissent à des Etats ? On n’avait jamais vu ça avant. Que les entreprises puissent tricher sur les règles, oui, mais désobéir, non. Et tout aussi important  symboliquement, j‘ai constaté dans le cadre de mes fonctions que les dirigeants de ces grandes entreprises numériques refusent maintenant de voir les simples ministres : ils ne veulent être reçus que par les Présidents – ou les  premiers ministres dans les pays où c’est lui qui a le plus de pouvoir réel- des états. Ce que ces derniers acceptent, d’ailleurs.  Ces éléments méritaient d’être regardés de plus près, creusés. Sur le plan opérationnel et politique, je suis admiratif : ils sont très forts.  J’ai observé à Paris puis Bruxelles comment ils parviennent finalement à influencer les lois. Ils n’agissent jamais frontalement, mais toujours en avançant des arguments raisonnables. Le problème, c’est que face à eux, les Etats sont mal équipés pour comprendre leurs raisonnements, ou leurs sous-entendus.  Au-delà de ces symboles, il y a des changements plus profonds La localisation de la création de valeur économique est devenue virtuelle, ce qui explique pourquoi il est devenu si difficile de trouver un fondement légal à la taxation des entreprises numériques.  Dans l’économie traditionnelle, on paye des taxes là où on fabrique, là où on vend.  Dans le numérique, ces notions perdent leur pertinence.

 

L’obs quels sont les grands changements que vous constatez

Gilles Babinet : D’abord, la fin du « pacte fordiste », qui était un fondement de la vie sociale quand elle se passait autour des usines. Dans ces nouvelles industries, il n’y a plus besoin d’ouvriers, ni même de classe moyenne. Ce sont  de toutes petites quantités d’ingénieurs très bien payés qui sont utilisés. Le propre des plateformes, c’est d’automatiser le travail, et de concentrer la création de la valeur, puisqu’elles deviennent automatiquement des monopoles. La capacité de la nouvelle économie à suivre la règle « schumpetérienne », qui consiste théoriquement à détruire l’ancien monde pour reconstruire les nouvelles industries, plus créatrices de valeur, n’a plus rien d’évident. C’est pour cela qu’il faut réfléchir à la création d’un nouveau pacte social et d’un nouveau pacte fiscal, ainsi que d’une nouvelle régulation.  Il n’y en a pas. Tout cela manque dans le monde entier.  

L’Obs : Une des caractéristiques de ce nouveau monde, c’est de s’adresser directement à l’individu, de dissoudre le collectif. Leurs dirigeants n’aiment pas les états, ils les jugent inefficaces, voire inutiles : ils sont très influencés par l’idéologie libertarienne, mélange de libéralisme et d’anarchisme.

Gilles Babinet : Pourquoi Larry Page le fondateur de Google ne s’exprime-t-il jamais nulle part ? Parce que c’est un libertarien, et qu’il sait que ses idées sont détestées en dehors de la Silicon valley. Dans le passé, quand il a parlé, c’était hallucinant, c’était du super libéralisme, dans la lignée de Ayn Rand, une philosophe radicale qui refuse toute forme de collectivisme et combat l’Etat. Le penseur de la vallée, c’est Peter Thiel, un libertarien aussi, et son livre « De zéro à un » est la bible de ces gens. Ils détestent tous le gouvernement fédéral, ils pensent que le moment est venu pour leurs entreprises de dépasser les Etats. J’ai été passionné par la corrélation entre l’évolution des technologies et celle de la pensée politique. En 1974, on a le premier choc pétrolier, et à partir de 1980, le début de la grande vague libérale et des déréglementations. Entre les deux, sont arrivés un des premiers fruits de la technologie numérique: les marchés boursiers automatisés. La dérégulation des marchés financiers, les premiers accords de libre-échange, ont été permis par ce changement. Je me demande si la nature de la pensée politique, son évolution vers le libéralisme n’ont pas été plus influencées par l’évolution technologique que par l’idéologie libérale. Sur le plan économique, tous ces acteurs se réfèrent à la fois à la vision de l’école de Chicago ou aux théories de Schumpeter, mais aujourd’hui, pour définir le cadre économique de notre nouveau monde, il n’y a plus aucune théorie valable. Nous souffrons d’un manque de doctrine sur la façon d’agir avec ces nouveaux acteurs. Les outils de réflexion dont disposent les économistes ou les dirigeants sont très faibles. Or vus la vitesse des mutations, les conséquences de ces bouleversement sur nos sociétés, l’impact sur les zones rurales ou les petites villes du développement du commerce électronique, il faut agir vite.  On ne va pas construire le 21eme siècle avec une petite taxe à 500 millions d’euros sur les Gafa comme veut le faire Bruno Le Maire, le ministre de l’économie.  J’y suis favorable si rien ne bouge, je salue sa volonté politique, mais j’ai des réserves sur son dispositif : taxer un chiffre d’affaire, comme il entend le faire, cela manque d’une base fiscale solide et équitable. Cette loi n’est taillée que pour les Gafa, et c’est embêtant, car elle ne résoudra pas l’ensemble des problèmes qui se posent. Il faudra des mesures plus structurelles.

 

L’Obs : vous prédisez une mort possible des Etats s’ils ne reprennent pas la main. Mais comment peuvent ils faire ?

Gilles Babinet : La seule solution ce sont des politiques publiques qui soient efficaces à l’égard de ce nouveau paradigme, et donc pour ça, il faut que le personnel politique en comprenne les enjeux. Ce qui n’est le cas nulle part aujourd’hui. Aujourd’hui, comment sont formées les élites de l’administration  française ? Un énarque reçoit 5 heures de formation sur ces sujets ! Ce n’est pas propre à la France : ni Washington, ni les autres Européens ne sont beaucoup plus brillants. Il faut donc rattraper ce retard et former les fonctionnaires et les élus. Au parlement, il y a 31 experts sur ces sujets[1], plus une centaine d’élus qui maitrise à peu près le sujet, c’est tout. C’est pire parmi les partenaires sociaux, ou au sein de la fonction territoriale. Il faut donc mettre au point un programme de formation sérieux pour expliquer à tous les décideurs ce qui fait la spécificité culturelle du monde numérique. Il est radicalement différent du monde « vertical » de l’économie traditionnelle, ou les décisions partent du sommet vers la base, ou des structures étatiques sont organisées en silos. En France, les ministres ne sont pas en contact avec les citoyens, l’Etat se veut thaumaturge, transcendant, il cultive son mystère, son pouvoir et ses symboles.  En France encore, on garde le titre de « ministre » toute sa vie, ou un élu abuse du gyrophare pour n’importe quel déplacement, parce qu’il est au-dessus des autres.  Toutes ses caractéristiques sont à l’opposé du monde numérique où l’usager -et le citoyen- est le vrai supérieur hiérarchique. Pour réguler les Gafa, il faut donc d’abord les comprendre.  Comprendre aussi qu’on est en interaction permanente avec ces plateformes, qui accumulent ainsi des données sur tout ce que nous faisons, et que nous ne pouvons pas nous passer d’elles. Les questions sur les données et leur utilisation, sur la vérité et son corollaire les fake news, les nouvelles formes de travail, tout ça vient nous heurter frontalement avec un postulat développé par ces acteurs et admis par la plupart des gens : le marché corrigera naturellement tout ce qui ne marche pas.  Ils continuent à le dire, alors que rien ne le prouve. Il faut comprendre aussi que leur pouvoir est gigantesque, qu’ils prêchent l’innovation mais tuent celle provenant de nouveaux acteurs : dès qu’ils voient un produit intéressant émerger quelque part, les Gafa le copient, tuent ou absorbent l’innovateur. C’est un nouveau type de barrières économiques qu’ils ont créées pour protéger leur pouvoir. Et c’est cela qu’il faut démanteler, car sinon demain, nous serons tous prisonniers : avec la conduite autonome, les villes intelligentes, la 5G, leur pouvoir économique et d’influence sera encore plus dévastateur. Jusqu’à présent, on les a laissés faire. Il faut agir, et cela oblige à revoir beaucoup de nos pratiques, y compris des accords commerciaux ou les règles fiscales, sinon ca finira mal pour les états. Il faut tout de même bien réaliser que nous ne savons même pas ce qui échappe à la fiscalité, car personne ne connait précisément les transferts de valeur, ni leurs chiffres d’affaire dans les pays. On ne sait presque rien sur ces entreprises.

[1] Le numérique à l’Assemblée nationale : où en est-on ? – Institut Montaigne – Dec 2018

 

Recent Articles

 
March 14th, 2019 A systemic revolution for work and companies – HDR Barcelon – 2018 Gilles BABINET: A systemic revolution for work and companies I will talk about new forms of management in the 21st century. It is interestin...
 
March 14th, 2019 “Il faut agir pour réguler les Gafa, sinon ça finira mal pour le... Le nouvel Obs – Février 2019  Les Etats nations, ceux qui régulent nos vies depuis le 17ème siècle, sont-ils solubles dans la...
 
January 5th, 2018 L’intelligence artificielle – en marche vers la conscience? L’un des débats que l’on retrouve avec le plus de constance aussi bien dans la presse populaire que dans les publications scientifiques...
 
October 31st, 2017 Le 16 novembre 2017, conférence au Smart City Expo à Barcelone ...

Copyright © 2013-2019 laitao SARL.

This is the work of dooInteractive.

Accéder au site de CAPTAIN DASH

Follow me on Twitter

@babgi