Numérique et enjeux de société par Gilles Babinet

April 7th, 2017

Révolution digitale : facteur de globalisation ou de fermeture ?

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Initialement publié dans Les Echos 

En seulement quelques semaines, Donald Trump nous a habitué aux comportements les plus imprévisibles ainsi qu’aux déclarations les plus fracassantes. Nombreuses sont celles qui ont visées les acteurs industriels, dont Apple, qui produisent une part significative de leurs offres à l’étranger.

En réalité, sur ce point précis, Trump ne fait qu’antagoniser une tendence déjà ancienne, officialisée en 2011 par le lancement du programme SelectUSA par Barak Obama. Cette initiative part du constat qu’avec des coûts énergétiques réduits, mais aussi avec les perspectives de la révolution numérique, il est désormais possible de rapatrier aux USA une part significative du PIB industriel perdu au cours des quarante dernières années. Les Etats-Unis étant, comme l’a souligné Jack Ma -le fondateur d’Alibaba- à Davos, les USA sont la nation s’étant le plus désindustrialisé des grandes pays de l’OCDE, en offshorisant sa valeur ajoutée, faisant dire à certains observateurs que les usines perdues se sont retrouvées dans le profit des entreprises américaines. Toutefois, cette tendance, initiée au cours des années 80 est en train de se renverser : Le Bureau of Labor Statistics -l’Insee américain- estime désormais que l’activité industrielle, s’est remise à croitre et devrait continuer à le faire dans les années à venir.

Il convient en effet de comprendre les dynamiques à l’œuvre : en Chine le coût de l’emploi industriel a été multiplié par environ 10 en l’espace de 15 ans, déclassant ainsi largement ce pays du nombre des destinations industrielles offshore. La crainte de nombreux clients de la Chine serait que ce surcout devienne insupportable si d’aventure les couts énergétiques liés à la production et aux transports venaient à se renchérir avec une remonté des cours du pétrole. Certains, comme l’industriel chinois Foxconn – premier fabricant d’appareils électroniques de la planète, ont anticipé ces dynamiques en robotisant largement leurs usines. En seulement six ans, l’industriel s’est déjà séparé de plusieurs dizaines de milliers d’employés qu’il a remplacé par des robots. Mais cela risque de ne pas suffire : car une autre dynamique émerge, un phénomène de démondialisation qui voit les barrières douanières remonter déjà significativement, particulièrement en Chine et aux Etats-Unis, sous le prétexte souvent fallacieux de distorsion de concurrence ou de menace à l’égard de technologies souveraines

L’usine digitale, ou 4.0, pourrait permettre de réviser totalement le paradigme productif et répondre à ces dynamiques,  économiques, politiques et de coût du travail. Avec un personnel très réduit, rendant les activités industrielles insensibles aux couts salariaux[1], il devient désormais possible de relocaliser de nombreuses activités, gagnant ainsi en flexibilité productive, en couts de transport et de stockage. Et il n’est pas même certain que l’impact sur l’emploi soit nécessairement négatif : les pays disposant du plus de robots par habitants, Suisse, Japon, Corée… sont tous des pays de plein emploi tant l’industrie avancée est consommatrice de service à très forte valeur ajoutée.  Le digital peut donc, sur le plan industriel, accompagner et même accroitre le phénomène de démondialisation que l’on observe, parfois avec une grande inquiétude tant il est teinté de nationalisme et de populisme.

Mais les dynamiques de la révolution digitale impulsent également un élan très contradictoire : celles d’un partage de plus en plus globalisé des idées et des techniques : Les moocs des plus grandes universités mondiales, les bases de savoir scientifiques sont de plus en plus largement accessibles à toutes et à tous ; les plus grandes plateformes dans le monde de l’opensource qu’il s’agisse de code génériques -Github- de bio-computing ou  même d’intelligence artificielle –TensorFlow- comprennent de plus en plus de contribution provenant de pays comme la Chine ou l’Iran considérée comme très fermés sur le plan de l’internet. Cette tendance à la globalisation de l’intelligence collective semble désormais impossible à arrêter tant elle est au cœur du monde qui vient. Il est à cet égard intéressant d’observer que les acteurs politiques les plus nationalistes n’évoquent que très rarement leur souhait de limiter les collaborations scientifiques ou même les activités de services à forte valeur ajoutée entre nations.

De cela émerge une immense question : est-ce que ce sont les dynamiques politiques qui créent les technologies ou le contraire ? Lorsque la globalisation s’est soudainement amplifiée au cours des années quatre vingt, il est intéressant d’observer que c’était alors en parfaite synchronisation avec l’émergence de l’intégration des marchés financiers internationaux, largement devenue possible du fait –déjà- des technologies numériques. Une lecture de l’histoire serait de penser que les corporations bancaires ont alors convaincu le monde politique de la nécessité de la globalisation, leur permettant ainsi d’accroitre leur effet de levier à l’échelle de la planète.

Il ne s’agit pas ici de faire du complotisme de bas étage, mais plutôt d’insister sur la nécessité de mieux comprendre les dynamiques technologiques pour saisir l’esprit du monde à venir.

Il est dommage que ces dynamiques soient si incomprises en France, car notre pays dispose d’une bonne expertise en fabrication de robot tandis qu’une politique industriel intelligence de montée en gamme et de robotisation permettrait probablement de regagner quelques uns des huit points de PIB industriels perdus depuis 1997.

[1] On parle d’usine dans le noir « lights-out manufacturing », dans la mesure ou l’absence d’ouvriers permet de ne pas avoir de lumière.

 

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