Numérique et enjeux de société par Gilles Babinet

August 18th, 2015

Transhumanisme ou Technochamanisme?

Article

Une question revient ; sans cesse. Elle se heurte aux limites de nos esprits raisonnables et de nos rationalités pour nous confronter finalement à l’irréductible puissance de la poésie, du corps et de l’intuition.

De l’objectivisme

L’objectivisme est souvent un mantra qu’évoque les acteurs de la Silicon Valley pour défendre l’esprit d’une Société de l’ultra-rationnel, une société où les arbitrages seraient parfaits car déterminés par la data. Une Société qui ignorerait la nature profondément irrationnelle des attentes collectives et individuelles, des groupes humains. Une Société qui arbitrerait en fonction de choix objectifs : réduire la criminalité (avec l’application Prepol et ses équivalents) ; optimiser les déplacements avec de la donnée  grâce à la géolocalisation et des aux learning machines ;  créer des protocoles médicaux plus fins, complétement individualisés, moins agressifs, massivement multifactoriels ; répondre à nos besoins avant même qu’ils ne se manifestent à notre esprit, tant nous sommes faits d’habitudes et parce qu’une large partie de notre quotidien est en fait machinal, ; et une infinité d’autres choses qui peuvent être facilement prévisibles et dévolues à la donnée. C’est finalement le futur comme projet prévisible qui nous est promis au travers de la donnée.

Objectiver des normes et les ériger en lois est dans une certaine mesure l’essence même des civilisations, depuis la naissance de la première civilisation summérienne du bassin mésopotamien, l’Antiquité grecque et jusqu’aux sociétés de la transformation numérique d’aujourd’hui. Il a fallu trouver les normes “objectives” qui permettent aux individus de s’accorder sur des arbitrages communs. Qu’il s’agisse du langage, de l’écriture, des normes sociales, de la Justice et du Droit, de la représentation du beau, de la morale, l’enjeu est de rendre possible un langage collectif, et accroitre la possibilité de réalisation d’un bien commun.

Cette capacité conformante s’est d’abord exprimée par la transcendance comme norme supérieure : La Révélation -Dieu ou, les Dieux- était incréée, elle s’imposait à tout, sous différentes formes suivant les Sociétés. Ce fut -et dans certaines régions du monde cela reste- un facteur d’harmonie sociale accepté, des millénaires durant. C’était l’époque du chamanisme réel : une société où le Symbole et la perception synthétique représentaient des notions supérieures. Les Rousseauistes y verront une ère idéale, celle de l’homme originel, en harmonie avec son milieu naturel, baigné dans la transcendance.

Pour l’instant, au travers du voyage vers la connaissance de l’humanité, le champ symbolique paraît avoir abdiqué par échec et mat face au champ analytique. Pourtant cette part symbolique semble avoir dominé une large part de l’histoire de l’humanité. On peut d’ailleurs se poser la question de savoir si cette part n’avait pour toute vocation de n’être qu’une source d’émerveillement et rien d’autre qu’une exclamation ou si elle avait un rôle plus caché plus complexe ; à moins que l’esthétique aussi ancrée dans la matière qu’elle soit, n’ait tenté de n’être que sa propre finalité.  Ainsi, est venu le temps de la dialectique ; initialement avec les sociétés grecques et beaucoup plus tard en Europe, avec les lumières  ; avec la démonstration par la confrontation des idées, et l’invention du fait scientifique comme balise, si ce n’est centrale, en tous cas très représentative de la nature des sociétés contemporaines, occidentales. Cette société se passionnera pour le réductionnisme, dont on pourrait affirmer qu’elle en fit l’un des chapitres centraux de sa religion.

Les sociétés modernes s’appuient également sur l’éducation comme vecteur de conformation collective : apprentissage de savoir standardisé, normatifs au travers d’un processus de “libération” qui sert plus l’appareil productif qu’il ne permet un épanouissement collectif ou même individuel.

La question de savoir si, avec l’ère des machines, nous serions promis à vivre au sein d’une société objectiviste -au sens où l’entend l’auteure Ayn Rand- se pose avec une certaine acuité. La capacité normative des outils numériques semble en faire la démonstration. Notre mémoire s’efface progressivement, tandis que nous la déléguons aux machines ; nous devenons largement multi-tâches, tant les sollicitations des machines deviennent multiples. Tout cela, nous sommes des milliards à en faire l’expérience, et il y a lieu de craindre que plus les machines seront capables de s’introduire dans notre intimité, en nous connaissant sans cesse mieux, plus notre expérience de la réalité pourrait être conformée, semblable à celle de millions d’autres.

Cette idée que la raison, que l’objectivisme puisse représenter un état supérieur repose t’elle sur des éléments tangibles? C’est en réalité toute la critique de l’objectivisme qu’omettent de reprendre les tenants de son modèle, en premier lieu les chantres de la “singularité”, les acteurs de la Silicon Valley et leurs gourous. Car s’il est possible d’objectiver l’objectivisme, ce ne peut être qu’en fonction de choix partiaux et mesurables. Il en est ainsi des politiques économiques des sociétés, qui se font principalement en fonction du potentiel d’externalités mesurables : le PIB et le taux de chômage par exemple, en sont des baromètres fondamentaux, des sondes objectivistes des politiques publiques en matières d’économies. Or, même en restreignant le champ objectiviste au simple domaine économique, il est aisé de concevoir que ce n’est pas si simple. Quid du chômage comme élément de mesure dans une société qui voit le travail salarié disparaitre rapidement? Et quid du PIB dans un monde où la croissance ne peut plus s’étendre indéfiniment, ne serait-ce que parce que notre planète se révèle chaque jour plus comme le monde finit qu’elle est? Mais alors, la mesure de référence de l’objectivisme ne peut-elle pas s’appliquer à des notions plus fondamentales? La durée de vie? Le bonheur (que l’on mesurerait par la non-consommation d’anti-dépresseurs à l’échelle d’une société humaine par exemple)? Cela semble improbable tant la perception des valeurs fondamentales d’une société sont avant tout définies par… Elle-même et en fonction de ses propres éléments de fascination.

L’objectivisme, s’il devait exister, ne peut l’être que dans le cadre d’un projet humain, forcément momentanée, forcément biaisé, partial, et plus ou moins astreignant pour les individus composant la Société auquel il s’applique.

Imaginer qu’une rationalité économique, sociale, ou même sensible puisse gouverner nos choix n’est ainsi qu’une illusion tenace dans le monde naissait de l’élite numérique.

De la poésie ?

Mais il y a l’odeur de l’humus, les transports de la poésie, cette impression que parfois nous expérimentons que le monde est d’une profondeur qualitative que nous ne soupçonnons généralement pas. Retour à l’univers poétique. Un univers sur lequel la raison n’a aucune prise et auquel il est difficile d’imaginer que les machines n’y puisse -aussi perfectionnées que l’on puisse les imaginer- jamais s’aventurer tant elles n’en restent pas moins grossières, rustres, et vulgaires.

Il n’est pas ici lieu de s’épandre dans un romantisme nostalgique, mais de se demander si nous sommes réellement capable d’envisager tous les champs du possible pour l’humanité.

Y a t’il une seule raison de penser que nous devrions être sacrifiés, en tant qu’Humanité, sur l’hôtel du dogme de l’efficacité sociale? Vivre mieux? Eloigner la mort? La douleur? Cela nous interpelle sur la finalité supposée de nos Sociétés, leur luttes contre la douleur et la mort, qui semble être le facteur central de leur organisation ; et finalement leurs postures parfois compulsives : leur poursuite du bien-être et de facteurs de satisfaction à court terme : l’invention du sucre, des anti-dépresseurs, une fascination -accrue?- pour la sexualité,  etc.  

Ou de l’addiction?

Il faut savoir ce que nous voulons faire des machines. Dans un immédiat prévisible, nous les utilisons pour essayer de nous simplifier la vie, créer des gains d’opportunités aussi nombreux que possible : rencontrer des gens qui ont les mêmes centres d’intérêts que nous, optimiser notre agenda, consommer “malin” et au meilleur prix, disposer de médias de plus en plus personnalisés, etc.  Des interactions de plus en plus courtes avec des besoins immédiats. La notion de “consommation” s’étend ainsi à tous les aspects de notre vie. La musique illustre bien ce phénomène : la gratification issue de son écoute est plus immédiate : auparavant, on parlait de “rentrer dans une oeuvre” lorsqu’il s’agissait d’écouter un opéra de 3h et demi, et percevoir la beauté d’un mouvement musical qui ne se répète qu’à l’ouverture et à l’identique lors du dernier mouvement, plusieurs heures après, après avoir toutefois été répété entre ces deux instants en de nombreuses variations, dont certaines le rendant méconnaissable ; tout ceci faisant évidemment largement appel à la mémoire. Par cet exemple, on conçoit ainsi l’importance de la mémoire dans cette forme d’interaction culturelle. A présent, la moyenne de durée des oeuvres musicales est plutôt proche de 3 minutes et demi, et composé de phrases musicales immédiatement “consommables” ; simples à mémoriser, fredonner et, par définition, d’un petit nombre. Émerge ainsi une interrogation à l’égard de  la notion de qualité, ou le type de relation que nous voulons entretenir au monde, l’attention que nous voulons lui porter. Il semble que l’archétype mental -ou autrement la fatalité d’un monde technologiste-  qui nous unit ait fait le choix de la quantité des émotions – il serait plus approprié de parler d’impulsions- au détriment de leur qualité -on parlerait alors de présence, ou alors effectivement d’émotion, de profondeur d’émotion. Notre société contemporaine serait en réalité plus évoluée qu’en grande partie parce qu’elle est capable de raccourcir le délai entre l’impulsion et la satisfaction.

Du techno-chamanisme

Au préalable, quelques questions demeurent : un autre monde eut-il pu être envisagé? Souhaité? Est-il possible d’envisager que les machines créent des interactions autres que “mentales” ou encore dialecticiennes? Les machines peuvent-elles interagir avec nous autrement que sous forme de relations intelligibles? Elles ne créent pas de musique, ni d’art sous aucune forme. Elles ne sont pas non plus capable de simuler les environnements naturels évoqués plus tôt, du moins pour un futur prévisible. Ne sont elles donc pas handicapées pour nous projeter dans d’autres champs que celui de l’efficacité, de la distribution d’information, et de son traitement générique?

Pour que les machines puissent nous emmener ailleurs, encore faudrait-il que nous ayons un référentiel dans un univers, un univers poétique par exemple. Mais quelle est la mesure d’un univers poétique? Qu’est ce qui quantifie une émotion? Le fait même qu’il soit difficile de définir une valeur peu contestable dans les champs poétiques réduit le potentiel des machines à cet égard d’une façon drastique. Et ce qui ne peut être mesuré, ce que l’on ne peut calculer est, par essence, hors du champ de la machine, et de ses bénéfices potentiels.

Bien sûr les machines peuvent reproduire et diffuser des vecteurs  d’émotions : elles propagent ainsi  de la musique, du cinéma. Elles peuvent également créer des listes musicales qui répondent plus ou moins à nos goûts, au travers de savants algorithmes, censés s’appuyer sur ce que nous avons aimé par le passé pour dénicher ce que nous pourrions ensuite aimer. Les résultats de ce type de technologie, justement parce qu’ils ne sont pas fameux, font malheureusement la démonstration que les machines ont les plus grandes difficultés à s’adapter à la nature irrationnelle et émotionnelle de l’humanité (a).

Pourtant, parvenir à ouvrir cette dimension, permettrait d’aborder d’une façon différente la relation de l’humanité à sa perception du réel. La mort et la douleur, des notions qui se trouvent au coeur du bouddhisme, pourraient ainsi être éclairées de façon différente.

A défaut de simuler des réalités et de voir comment nous y réagirions, il existe quelques axes d’analyse. Les travaux menés récemment par le CHU de Liège en collaboration avec Mathieu Ricard ont permis de mettre en évidence que l’organisation neuronale du cerveau de ce dernier, au travers d’un effort rigoureux de plusieurs dizaines de milliers d’heures de méditation semblent avoir abouti à une reprogrammation très profonde de son système neuronal. Or l’on sait désormais, de façon scientifique, à quel point  la méditation est à l’origine de vertus nombreuses ; forte baisse de la dépression, de l’anxiété, meilleur métabolisme, système immunitaire renforcé, etc.

Il s’agit là d’éléments quantifiables, de même pour ce qui est du modèle organisationnel du cerveau. Et dès lors que la quantification est possible, une foule de moyen peut être envisagée pour aider à une modélisation du cerveau qui s’approcherait de celle du cerveau de Matthieu Ricard. On pourrait effectuer des méditations assistées, qui guideraient le pratiquant de sorte à favoriser les états modifiés de conscience, on pourrait éventuellement assister plus encore les méditations en utilisant des compléments chimiques et électriques. A la différence des états de conscience modifiés par les drogues, ceux-ci seraient conçus de sorte à ce que l’on puisse les reproduire de plus en plus facilement, dans des conditions de plus en plus naturelles, favorisant des situations d’autonomie, contraire aux états d’addiction.

Nous n’avons qu’une faible connaissance de ce que ce type d’approche pourrait éventuellement initier. Dans les années soixante-dix, quelques universités américaines ont cherché à travailler sur la modifications des états de conscience, menant à des résultats intéressants. Mais il faut reconnaitre que les résultats des travaux à cet égard confinent à peu près au néant, tant l’incapacité à mesurer de façon “scientifique” le champs phénoménologique  s’est révélé un obstacle dans la publication de recherches sérieuses.  

Il serait pourtant passionnant d’essayer de comprendre ce qui différencie un cerveau occidental de celui d’un Bushman botswanais. Sans doute en apprendrions-nous beaucoup sur les caractéristiques des peuples humains : leur relation à la perception, au groupe, à la nature, à l’émotion. De même, étudier le fonctionnement intime d’individus qui ont une posture alternative par rapport au groupe : artistes, personnalités spirituelles, sorciers, chamans, etc. serait certainement instructif et pourrait aller jusqu’à changer notre perception de la réalité, tant celle des “autres” pourrait nous sembler enviable, à minima à l’égard de certaines pathologies -stress, schizophrénie, etc.

Ces formes de “technochamanismes” pourraient avoir un impact sensible sur notre compréhension des humanités. Cette dimension potentielle du numérique est, avouons-le, totalement inexplorée à ce jour. Certes, dans la Silicon Valley, nombreuses sont les startups qui se dédient à l’exploration du cerveau. Toutefois la plupart d’entre elles se spécialisent dans la recherche d’un bien être immédiat qui se caractériserait par une baisse de l’anxiété, ou un renforcement de paramètres mesurables comme l’amélioration de la mémoire justement. Tout cela ne semble pas bien tenir compte du fait que les psychés humaines sont des écosystèmes complexes, nécessitant parfois d’avoir à affronter des tempêtes émotionnelles pour parvenir à explorer de nouveaux territoires.

 Le déductionisme, début ou fin?

De surcroît, l’idée initiale consiste à affirmer que le vivant est réductible. C’est certes une approche scientifique louable, mais le réductionnisme véhicule souvent l’idée implicite que la réduction est un phénomène linéaire. En d’autre terme que les ce qui est mesurable est la conséquence d’un ensemble de facteur qui se comportent selon des scénarios maîtrisables, sans sous-jacents. Or, les découvertes scientifiques successives nous démontrent justement le contraire : le mécanisme newtonien a été complété et succédé par le relativisme Einsteinien, lui même complété par les découvertes en physique des quantas de Planck et Born. La physique quantique démontre qu’il existe des ruptures de causalité réduisant à néant les approches réductionnistes, les travaux de Serge Haroche -le dernier prix Nobel de Physique français- paraissent montrer que ce qui se passe à l’échelle atomique peut tout aussi bien se produire à des échelles de tous types (b). Le champ de l’expérimentation scientifique commun n’est donc plus linéaire et réductible et, l’une de ses conséquences est qu’il n’y a aucune certitude que le Vivant puisse un jour être réduit, quantifié et mécanisé.

Dans ce contexte, les machines devraient alors se satisfaire d’une interaction avec des “phénomènes” des ensembles de facteurs mal maitrisés, mais qui peuvent être connectés aux machines. Sans réductionnisme, ou encore sans compréhension des facteurs qui président au fonctionnement de la partie vivante -humaine- on ne pourra que faire le constat que “ça marche” ou que “ça ne marche pas”. La relation  entre la machine et le vivant serait donc d’une nature “a-scientifique” ;  l’on saurait qu’une induction d’une telle nature produirait tel effet, mais on ne saurait pas pourquoi ; un peu comme le chaman sait invoquer les esprits, sans savoir quel est la nature profonde des phénomènes auxquels il fait face. Il s’agirait d’une forme de technochamanisme ; une capacité des machines à interagir avec les parties les plus intimes de notre esprit, une évocation de nos dieux cachés, sans pour autant savoir ce qu’ils veulent, au fond. Finalement, cela reviendrait à laisser aux machines l’espace de leur univers : ce qu’elle peuvent mesurer. Alors que l’univers qui compte aux hommes est précisément ce que l’on ne peut pas mesurer ; tant il nous dépasse .

(a) on notera par exemple qu’Apple met en avant le fait que ses playslists musicales sont composés par des humains et non par des robots.

(b) On ne peut à cet égard que recommander la lecture de “La Physique de la Conscience” ouvrage qui en rebutera plus d’un pour son volet spiritualiste, mais qui n’en reste pas moins rigoureux sur le plan scientifique. 

 

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